Port des Barques

Port des Barques

vendredi 20 avril 2018

Érasme, la parole est à la Folie



Érasme, le "prince de l'humanisme", invité par un ami chanoine, séjourna de mai à octobre 1521 dans la maison gothique dite "d'Érasme", sise à Anderlecht, commune de Bruxelles, que j'ai eu le plaisir de visiter dernièrement. De cette visite, j'ai rapporté un livre, Éloge de la folie, dans une nouvelle traduction du latin et une présentation de Claude Barousse, paru dans la collection Babel, chez Actes Sud, en 2017.

Nombre de propos du maître, rédigés en 1509, débordent de finesse d'analyse et d'audace, et restent toujours d'actualité.

                                                                                         La parole est à la Folie

         I. –
       
             C'est, du reste, une vérité d'expérience : à peine le soleil montre-il son beau visage d'or à la
         terre, à peine, l'âpre hiver terminé, le printemps nouveau souffle-t-il ses brises câlines, que
         toute chose aussitôt reprend tournure nouvelle, nouvelle couleur, un air authentique de jeunesse.
         De même pour vous : sitôt que vous m'avez vue, un changement s'est opéré dans votre
         physionomie. Ainsi, ce que des orateurs d'ailleurs éminents ont du mal à obtenir avec un
         discours étendu longuement concocté – à savoir déloger de l'âme les soucis pesants –, moi,
         je n'ai qu'à paraître pour y parvenir séance tenante.

         in Éloge de la folie, Babel, Actes Sud,1994, p.p.21/22

Le philosophe nous invite dans ce livre à prêter oreille, sans rechigner, à une voix. Non "pas celle, évidemment réservée aux prédicateurs sacrés, mais celle que vous dressez volontiers aux discours des charlatans forains, des bouffons et des bateleurs, l'oreille même que notre cher Midas tendit jadis à la musique du dieu Pan."(...) C'est donc un éloge que vous allez entendre,non pas celui d'Hercule ou de Solon, mais mon éloge à moi, c'est -à- dire celui de la Folie."

Ce faisant, il précise : j' ai toujours éprouvé un plaisir extrême à tout dire comme ça me venait sur la langue. En définitive, j'emboite le pas d'un proverbe archi-connu, selon lequel "qui n'a personne pour le louer est en droit de le faire soi-même".

            V. –
        
         Chez moi, le fard est exclu. Il n'y a pas coté face un sentiment que je simule, et coté pile
         un autre que je retiens dans mon cœur. Je suis en tout lieu parfaitement semblable à moi-même,
         tant et si bien qu'il est impossible de me dissimuler, même pour ceux qui se targuent le plus du
         titre et du rôle de sage, et qui vont déambulant comme des singes sous la pourpre et des ânes
         sous une peau de lion.
         (...)
         in Érasme, Éloge de la folie, traduit du latin par Claude Barousse, Babel, Actes Sud, 2017, p.25

             XXXVI. – (...)

         Tandis que les sages possèdent ces deux langues dont fait état Euripide : l'une qui dit la vérité,
         l'autre ce qu'ils jugent adapté aux circonstances. Leur spécialité, c'est de changer le noir en
         blanc, de souffler tout uniquement le froid et le chaud, de séparer soigneusement la pensée
         enfouie dans leur cœur et la pensée travestie qui s'exprime dans leurs propos.
             Alors j'ai l'impression que les princes, au sein même de leur béatitude, sont des gens très
         malheureux : quelqu'un leur manque, qui leur parlerait le langage de la vérité, et que, s'ils fuient
         les sages, c'est justement par crainte d'en voir un – sait-on jamais ? – qui ait un peu plus de
         franc-parler et ose préférer le discours véridique au discours complaisant. C'est un fait, j'en
         conviens : la vérité n'est pas bien vue des rois. Et pourtant, avec mes fous, il se produit un
         phénomène étonnant : ils se font écouter avec plaisir quand ils disent la vérité, mieux encore,
         quand ils lancent ouvertement de sévères critiques, à telle enseigne que la même phrase, sortie
         de la bouche d'un sage, lui vaudrait la peine capitale, mais lancée par un bouffon, elle génère
         un plaisir incroyable. Oui, la vérité comporte en soi une certaine aptitude à causer du plaisir,
         si rien ne s'y joint de nature blessante ; mais ce pouvoir, les dieux l'ont réservé aux bouffons.
         Des motifs à peu près identiques font que les femmes ont un penchant si marqué pour ce type
         d'hommes : ne sont-elles pas naturellement portées vers le plaisir et le badinage ?  Cela étant,
         ils peuvent entreprendre avec elles un peu n'importe quoi, et même à l'occasion dépasser les
         bornes, elles ne veulent y voir qu'un jeu plaisant : on sait combien ce sexe est ingénieux, surtout
         quand il s'agit de camoufler ses fautes.

         ibid p.p.76/77

 C'est à dessein que je transcris cette vision d'Érasme de la gente féminine, assez proche de l'histoire d'Êve et d'Adam.
Je retiens avec une certaine fierté le terme de "sexe ingénieux", choisi par l'auteur pour parler des femmes. Les mieux loties d'entre elles ont dû s'en contenter, tandis qu'un très long usage de leur ingéniosité faisait des autres de parfaites expertes en travaux pénibles.

Par bonheur, la seconde forme de démence n'a rien à voir avec la précédente, précise l'auteur à la page suivante :

          XXXVIII. –  (...)

          Elle procède de moi, bien évidemment, et c'est un bien entre tous désirable. Elle apparaît
          toutes les fois qu'un délicieux égarement de l'esprit tout ensemble libère l'âme de ses angoisses
          torturantes, et fait qu'elle s'immerge dans la volonté protéiforme.

           ibid p.78

          XXXIX. – D'ailleurs, mon opinion à moi, la Folie, c'est que, pour tout un chacun, plus étendue
          est sa gamme de divagations, plus heureux il est, à condition toutefois de rester dans le type de
          démence qui est mon apanage, vaste domaine en vérité, à telle enseigne que je me demande   
          s'il est possible, parmi tous les hommes, d'en trouver un seul qui soit sage à toute heure et ne
          soit pas sujet à quelque forme de démence. À vrai dire, toute la différence se ramène à ceci :
          l'homme qui prend une citrouille pour une femme, on lui colle le nom de dément, parce que ce
          cas est rarissime ; en revanche, si un mari partage sa femme avec beaucoup d'autres, jure ses
          grands dieux qu'elle est une super-Pénélope et s'en félicite avec emphase, dans son égarement
          bienheureux, personne ne le traite de dément, pour la bonne raison que cette mésaventure est
          maintenant le lot de beaucoup de maris.

          ibid p.79

Un mot grec revient à plusieurs reprises dans ce livre, celui de Philautie, il exprimait au XVème siècle la présomption et le fol amour de soi-même. Plus récemment, le philosophe Jankélévitch l'utilisait pour "railler l'aventurier, le touriste en mal de sensations fortes et le colon plein de bonnes intentions".

Érasme manie l'ironie tout au long de ce livre, faisant fi de la censure et de l'église, fustigeant évêques, cardinaux et pontifes plus empreints à une charité toute personnelle. Il leur conseille de philosopher sur leurs ornements, richesses et sur le faste et la volupté de leur quotidien, mais également sur leur promptitude à condamner, à croire que le Christ est mort et ne peut plus
défendre les siens à sa manière.

La Folie, à qui Érasme prête la parole, se livre à une analyse au vitriol de la société de l'époque :

           LX. –
           (...)
               Mais il y a un point commun aux prêtres et aux laïcs: tous veillent à la récolte financière;
           là, personne n'ignore ses droits. Pour le reste, quand se présente un fardeau, ils le rejettent
           prudemment sur les épaules d'autrui et se le passent de main en main comme une balle.
           Ainsi vont les choses : les princes laïcs délèguent à des ministres la charge d'administrer le
           royaume, et le ministre, à son tour, la repasse à un sous-fifre ; quant à la piété, ces grands
           modestes en laissent le soin aux gens du peuple. Mais les gens du peuple renvoient la balle
           aux gens d'Église, comme ils disent : à croire qu'ils n'ont eux-mêmes aucune attache avec
           l'Église et que les engagements du baptême sont restés lettre morte ! Et ça continue : les
           prêtres, qui se disent "séculiers", comme s'ils s'étaient voués au siècle et non au Christ,
           repassent le boulet aux réguliers, qui le refilent aux moines ; les moines relâchés le fourguent
           aux moines de stricte observance, tous en chœur s'en remettent aux mendiants, et les
           mendiants aux chartreux, les seuls chez qui la pitié se terre, si bien cachée, d'ailleurs, qu'on
           ne peut l'entrevoir que de façon exceptionnelle. Pareillement, les papes, qui investissent si fort
           dans la moisson de l'argent, balancent les tâches un peu trop apostoliques aux évêques, les
           évêques aux curés, les curés aux vicaires, les vicaires aux frères mendiants. Et ceux-ci,
           bouclant la boucle, renvoient le soin des ouailles à ceux qui savent les tondre.
              Mais il n'entre pas dans mon propos d'éplucher la vie des pontifes et des prêtres. Je ne veux
           pas avoir l'air d'ourdir une satire au lieu de réciter un éloge, et il ne faut pas qu'on s'imagine
           qu'en louant les mauvais princes je porte des coups aux bons. Si j'ai effleuré ces questions,
           c'est pour faire voir comme une évidence qu'aucun mortel ne peut vivre agréablement s'il n'est
           pas initié à mon culte et bénéficiaire de ma faveur.

           ibid p.p; 142/143

Une telle diatribe aurait pu être fatale à son auteur, s'il n'avait prétendu qu'il ne s'agissait uniquement que "de la voix de la folie"! Ce n'est pas moi qui parle, ce sont les personnages" disait Érasme pour sa défense.

Il écrira par la suite :

           « Pour commencer, je dois reconnaître que je regrette presque la publication de mon
           Éloge de la Folie. Si ce livre a contribué à ma réussite ou éventuellement à ma notoriété,
           le succès ne m’intéresse pas s’il s’accompagne d’hostilité (…) Qui sont donc ces critiques
          bornés ? (…)Comment peuvent-ils être si incroyablement susceptibles qu’ils s’offusquent
          d’un livre humoristique et privent par la même occasion son auteur de la bienveillance
          déployée à mesure qu’il travaille d’arrache-pied des nuits durant ?(…) Pourquoi refusent-ils
          de concéder à mon livre le même privilège que le commun des mortels accorde aux farces
          vulgaires que l’on connaît bien. Pourtant que de boue lancée sans inhibition sur les rois, les
          prêtres, les moines et les époux, mais qui y échappe ?"

Ces pages, ont heureusement traversé les siècles en conservant toute leur ironie et leur véhémence.

À propos des poètes, il eut ces mots aigres-doux, qui nous tiendront lieu d'hommage et de conclusion :

              L. – La dette des poètes envers moi est moins importante, même si, de leur propre aveu,
           ils font partie de mon obédience : ne sont-ils pas, comme dit le proverbe, une race d'hommes
           libres, dont l'unique ambition est de charmer l'oreille des fous, et cela avec de pures bagatelles
           et des fables qui prêtent à rire. Et dire que, pourtant – la chose est admirable ! – ils se fondent
           là-dessus pour se promettre l'immortalité, une vie pareille à celle des dieux, et qui plus est la
           garantir à d'autres. Philautia l'Amour-propre et Kolakia la Flatterie sont particulièrement
           proches du clan des poètes. Aucune catégorie de mortels ne m'honore avec plus de simplicité
           et de constance.

           ibid p.104/105


Bibliographie:

  • Érasme, Éloge de la folie, nouvelle traduction du latin et présentation de Claude Barousse, Babel, Actes Sud, 2017
sur internet :
  • un article passionnant sur l'auteur :
http://www.erasmushouse.museum/Files/media/ServicePedagogique/DossierPedagogique/Erasme_Dossier_Pedagogique_2015_FR_WEB.pdf
          
         




 


 
  

 
  
          



 






 
 

 

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vendredi 13 avril 2018

Claude Albarède écrire dans la pierre un peu plus d'émotion



         Avançons-nous
         sans rien forcer
         vers les reflets
         d'un peu de pluie
         entre deux pierres

         D'un brin de sève
         dans une écorce

          Avançons-nous
          vers ces lieux calmes
          qui nous promettent
          reconnaissance

          Nous qui ne sommes
          qu'armés d'absence
          et de ruptures.

          in Le dehors intime, L'herbe qui tremble, 2016, p.22

Le 19 janvier 2018, le poète, convié par Catherine Jarret responsable de l'association  Le territoire du poème, lisait ses poèmes dans la salle du premier étage de la brasserie Le François Coppée, au n°1 bd du Montparnasse, à Paris.

Claude Albarède, naît à Sète en 1937. La ville est bombardée dans les années 40.
Réfugié chez ses grands parents, au nord de la Lozère, il explorera la garrigue avec sa grand mère "aux confins du Larzac, sur la terre de ses ancêtres, ouvriers tisserands, écorcheurs de chênes et petits viticulteurs", nous précise la quatrième de couverture de son dernier recueil, Le dehors intime, publié par L'herbe qui tremble, en 2016.

Au fil de ce livre, il décrit longuement la Lozère. Je me souviens, pour l'avoir arpentée, que cette nature âpre et sauvage, est sillonnée d'anciennes voies romaines, où les roues des chars ont gravé dans la pierre la trace de leurs sillons.

                Aux limites du sentier, dans l'arrière-pays, lieu de rocaille et de lozère, l'éternité n'est pas 
           loin. Les quelques pousses, qui ont percé la roche, les touffes sèches qui, sous le vent,
           arrachent au clapier des bruits de bêtes, entretiennent un feu en sommeil, toujours vivace
           parmi la mort...Nous, qui depuis l'aurore, jetés dans les espaces, n'avons rien conservé de
           ces bains de lumière, sinon la sueur rêche et le désir, que n'arrêterons-nous notre marche
           parmi ces pierres encloses en leur patience, rempart d'éternité ?

           in Un chaos praticable, L'herbe qui tremble, 2011, p.52

Ailleurs, il évoque les villages endormis dans la chaleur de l'été :

           Les platanes fous dans le village
           avec cette chaleur
           découpée au couteau

           Ils en gardent l'écorce
           des chevaux desséchés
           qui face au vent de terre
           retournent leurs naseaux.

           in Résurgences, Éditions folle Avoine, 2008, p.11

           Les soirs de canicule
           on s'assoit sous l'horloge
           pour écouter le cœur
           estimer le désir.

           Une hirondelle passe
           avec sa lettre noire
           à glisser sous la porte.

           Une femme tricote
           l'angora qui déjà
           hiberne à ses genoux.

           ibid p.18

Le poète, avec une économie de mots, nous décrit de façon émouvante la vie quotidienne, vécue sous la menace d'un  inexorable dépeuplement.

           Tout se décloue
           le vent
           même emporte les ombres
           dans le village mort.

           Et le soleil
           sur le chemin
           s'abandonne aux rôdeurs.

           Les mêmes lois du vide
           consacrées aux maraudes
           écartèlent la rouille
           à la croix du donjon.

           in Résurgences, Éditions Folle Avoine, 2008, p.22

           Les nuits
           incrustées dans les murs
           ne font pas oublier
           les herbes d'impatience
           qui boivent le soleil.

           Ces herbes aux doigts brûlés
           comme cette écriture
           qu'à chaque nuit les murs
           émiettent sur terre.

           ibid p.38

 "J'écris en donnant l'impression de me remémorer des images, mais je les invente. Le Larzac, c'est mon assise aride : pierre, air, chaos, oiseau, eau, feu, terre, maison, ruine..." Je me bats pour écrire, il faut que ça m'accroche, me blesse, et me fasse mal. "Le poème doit laisser une empreinte", précise le poète.
Il rédige, entre 2007 et 2010, "Un chaos praticable", recueil en prose "contre ce qui remonte des colères enfouies":

              Paysage de ruines où le soleil soudain ouvre la main pour travailler dans l'oubli. Nous
         prenons part au silence devant ces pierres arrêtées sur le gouffre. Nous méditons devant
         les traces qui dans les rocs descendent vers l'abîme. Risques et ronces n'y peuvent rien,
         l'abrupt reflète ce qui demeure, cette mémoire de pauvreté qui nous racine devant le vide.

         in Un chaos praticable, L'herbe qui tremble 2011, p.49

Ce chaos inévitable, il choisit d'en faire son chemin : "si l'on se plie aux risques, tout chemin trace l'homme, toute aventure le tient pour dit, et si l'on y consent, si l'on accepte le dur trajet, tout paysage invente  son poème."

               À la longue on verra, dans l'interstice des rocs, naître une fleur, une offre aromatique après
         l'orage de la nuit. Pas de message, mais un présage : la vie émane de la terre, et même de la plus
         aride, la plus rebelle. Celle qui longtemps lutta, battit son dur jardin pour l'imprégner d'émotion.
         Blessure ouverte aux racines qui feront toujours exister l'intuition du fruit.

         ibid p.44

"Écrire dans la pierre un peu plus d'émotion" s'impose encore à l'auteur dans son recueil  intitulé Ajour, qui reprend un des titres du poète André du Bouchet.

Selon Claude Albarède, "la poésie si confuse de loin et de près si troublante devrait laisser chez le lecteur une empreinte palpable, qui aurait " la pesée d'un rêve qui s'en va". Défi tenu, selon moi.

         Le don

         Une pierre est frôlée
         un brin d'herbe frisonne
         une aile passe
         et caresse le vent

         Tout se retient et se donne
         dans le chemin
         imprenable du monde

         Comme cette pensée
         qui vole autour des hommes
         ce souvenir
         où le temps recommence
         et cet amour
         plus court chemin ensemble
         de la terre au soleil.

         in La dépensée, éditions L'arbre à paroles, 2009, p.33



Bibliographie :
  • Résurgences, éditions Folle Avoine 2008
  • La dépensée, éditions L'arbre à paroles, 2009
  • Un chaos praticable, éditions L'herbe qui tremble, 2011
  • Le dehors intime, éditions L'herbe qui tremble, 2016
sur internet :

vendredi 30 mars 2018

Jean-Pierre Siméon, aimer et tenir la main du vent




                             VIII

         La moindre chose, une alarme
         qui sonne en vain dans le lointain,
         un vent qui traîne sa patte morte
         sur les trottoirs,
         cette ombre qui s'efforce de vous suivre
         quand vous courez dans le matin,
         ces petits riens amers et tendres
         qui font un trou dans la conscience
         où le temps passe.
         Ah oui, le temps qui frôle et qui émeut
         comme l'oiseau l'arrière-pays des feuilles,
         inhumain, sans lumière,
         et comme l'oiseau ferme ses ailes
         sur la branche d'un regret.
         Un chagrin. Un amour impatient.
         Et la rumeur d'un poème.
         À chaque minute un monde naît
         qui fait pitié
         et le temps bouge, petite chose
         au fond de l'âme.

         in Lettre à la femme aimée au sujet de la mort, Parions encore sur la beauté,
         Poésie/ Gallimard, 2017, p.70

Jean-Pierre Siméon, poète, romancier, dramaturge, enseignant, est né en 1950, à Paris. Bien connu des poètes pour avoir été le défenseur, l'organisateur et le directeur artistique du Printemps des Poètes de 2001 à 2017, il écrivait dans Poésies de langue française, paru chez Seghers en 2008 :
        
             Il n'y a bien sûr pas de hiérarchie de valeur entre les arts. Toute beauté nous rajeunit. Mais je
          crois que l'acte poétique premier, radical et invisible, qui consiste dans l'effort du corps et de
          l'esprit ensemble à se rendre poreux à l'extrême au principe de vie (énergie qui force son entrée
          dans le vide) qui se trouve dans l'en-deçà lointain de tout ce qui apparaît et advient, est la
          condition de tout geste artistique. En cela tout artiste est d'abord poète. La poésie n'est ni
          meilleure, ni plus grande, etc... il y a seulement que l'acte dont elle procède est à l'amont de
          toute réalisation artistique. Le poème n'a aucun privilège ; comme une danse, un chant, ou un
          tableau, il est une des formulations possibles, un des avatars sensibles de l'acte poétique
          premier.

Sa poésie révèle un être doté d'une profonde attention à l'autre :

         Éloge de la vieillesse

         J'aime les très vieux
         assis à la fenêtre
         qui regardent en souriant
         le ciel perclus de nuages
         et la lumière qui boîte dans les rues de l'hiver

         j'aime leur visage
         aux mille rides
         qui sont la mémoire de mille vies
         qui font une vie d'homme

         j'aime la main très vieille
         qui caresse en tremblant
         le front de l'enfant
         comme l'arbre penché
         effleure de ses branches
         la clarté d'une rivière

         j'aime chez les vieux
         leur geste fragile et lent
         qui tient chaque instant de la vie
         comme une tasse de porcelaine

         comme nous devrions faire nous aussi
         à chaque instant
         avec la vie

         in Poésies de langue françaises, Seghers 2008, p.269

Ailleurs, il poursuit sur ce ton :

          Appartenir ce n'est rien
          Être poudre sur la main
          et se savoir aimé
          comme un soir d'été
          dans la nostalgie d'un homme
          accoudé à sa dernière heure

          Ou bien ce chant
          qui ne tient pas aux lèvres

          Ou bien pour la pensée :
          l'espace
          et qu'elle fuie comme l'herbe

          Ou bien appartenir
          comme un passant dans la maison
          laissant de lui la mémoire
          dans ce couteau sur la table

           Ou bien aimer
           et tenir la main du vent

            in Lettre à la femme aimée au sujet de la mort, Poésie/Gallimard, 2017, p.108

            Ainsi se décide l'impossible
            comme une caresse

            Entre le monde et l'amour
            le lien est d'eau qui tremble

            Tes mains sont un fruit
            autant que la rondeur de l'été

            Et la révolution et les désastres
            sont l'œuvre d'un regard
            ou d'un baiser demeuré vide

            Tout désir est une enfance revécue
            au bord d'un ruisseau

            Toute vaillance dans le pas
            est nouée au sommeil le plus chaud

            Ainsi l'avenir
            cet ordinaire du pauvre
            est la trace indécise
            d'une main sur la peau

            ibid p.105

Son lecteur, touché au propre comme au figuré, interpellé au plus profond, se sent appelé à davantage de sincérité et d'exigence personnelle : "Voyez le poète assis sur l'autre rive, et sachez qu'il est toujours sur l'autre rive guettant la fleur qui pousse en nos cœurs gelés, mille jours, mille soleils !"


            Mais c'est à peine si j'ose
            poser le pied devant ma porte au matin.
            Je vais m'épuiser dans la distance
            avant d'atteindre un abîme ou un ami,
            là où il serait bon enfin
            d'avoir des yeux
            et le courage de sortir de sa peau.
            C'est à peine
            si j'ose pousser la porte dans la lumière bleue,
            dire le poème qui tremble
            puisque ce qui ne m'appartient pas m'attend
            et me demande sans retour
            d'être un visage pour sa souffrance.
            Aller, qui oserait ?
            quand il s'agit d'habiter les foules
            sans rien troubler de leur négoce avec la douleur
            et qu'on ne peut offrir
            dans la tiédeur des paumes
            que l'eau gelée du chant.

            ibid Lettre à la femme aimée au sujet de la mort, Mais l'homme au cœur des choses ...p.36

 Quelle force intérieure, quelle connaissance approfondie de l'humain et quel altruisme se trouvent réunis en ces quelques lignes!
Jean-Pierre Siméon demeure ce crieur de rue, qui nous convie à oser l'impossible :

           
            Mais sous le ciel humide de la Noël quatre-vingt-seize,
            le monde tourne.
            L'impuissance exaspérée des foules
            cherche des dieux ensoleillés
            quand c'est l'heure déjà que tombe
            aux fronts assujettis
            la couronne de la nuit.
            Entendez-vous comme le ciel pèse dans la conscience
            quand l'enfant,
            celui que nous avons fait naître par gourmandise,
            ouvre la fenêtre sur l'étrange tranquillité des ombres
            dans la rue ?
            Le royaume est nu et qui sont les vainqueurs
            à contre-jour,
            les forçats ou les princes ?
            Race de vivants, ô pillards des clartés disparues,
            il est grand temps
            d'habiter la nuit entière
            pour d'inséparables baisers.

            ibid Lettre à la femme aimée au sujet de la mort,Mais l'homme au cœur des choses, 2017 p.33

 Son essai, La poésie sauvera le monde, paru en 2015, affichait déjà cette foi sans retour en l'amour. N'hésitons pas à nous en imprégner :

             Seul celui qui aime
             voit clair dans le siècle
             où la pauvreté est robuste
             où le danger colle aux dents des peuples
             comme une eau sèche

             seul celui qui aime
             existe devant les lèvres brûlées
             et la rage qui grandit entre l'os et la peau
             comme une graisse

             seul il tient
             dans les gémonies
             parmi la foule des gémissants
             sous l'œil de l'Histoire
             son verdict de nuées et de flammes

             seul à ne pas s'absoudre
             dans le gémissement obscène
             des fauteuils

             seul celui qui aime
             et qui porte
             quoi qu'il en soit du sang tombé
             un hymne dans sa voix

             ibid Lettre à la femme aimée au sujet de la mort, Vers la dormeuse aux yeux clairs, 2017,
             p.143
    

Bibliographie:
  • Lettre à la femme aimée au sujet de la mort et autres poèmes. Poésie /Gallimard 2017
  • Poésies de langue française, Seghers, 2008
sur internet:


         

vendredi 23 mars 2018

Marie Noël Le Grand Vent qui courait



           Le Grand Vent qui courait, un soir qu'il était las
           De courir – Après quoi? ... Bah : il ne le sait pas –
           À travers ce si long, si haut, si large monde,
           Un soir, sortant plaintif de la forêt profonde,
           A, pour se reposer – il avait bien raison ! –
           Épousé sur–le–champ la Petite Maison.
           Il est entré dedans, rude, effrayant les portes,
           Avec tout un délire épars de feuilles mortes,
           De poussières, de graines folles ; la chanson
           Des oiseaux, des clochers, des sources ; le frisson
           Des herbes, des roseaux, des branches, des ramées ;
           Les nuages, le clair de lune, les fumées,
           Des brouillards en lambeaux déchirés aux buissons...
           Il est entré... Soudain, les lampes allumées
           Dans la chambre ont penché la tête brusquement
           Et tandis qu'il laissait mélancoliquement
           Tomber sur le plancher craintif son manteau sombre
           Plein encore du soir inquiet d'alentour,
           La Petite Maison l'a entouré d'amour,
           La Petite Maison la serré dans son ombre,
           La Petite Maison l'a, dans son cœur fermé,
           Tendrement abrité, rasséréné, calmé,
           La Petite Maison l'a, dans sa paix amie,
           Tant bercé que son âme au chaud s'est endormie.
           Et pendant qu'il dormait, elle a bien proprement
           Balayé la poussière et le frisson charmant
           Des herbes, des roseaux, des brandes, des ramées,
           Des nuages ; le clair de lune, les fumées,
           Les semences, les feuilles mortes, la chanson
           Des oiseaux, des clochers, des sources, pêle-mêle,
           Et prompte, avant de battre au mur son paillasson,
           Les a jetés dehors, secouant avec zèle
           Sur le seuil son balai encore tout plein d'ailes.

           (extrait)

          in Les chansons et les heures, Marie Noël, L'œuvre poétique, Stock 1975, p.p.83/84

 sur internet :

vendredi 16 mars 2018

Yves Prié le soin de soulever la nuit




         J'avance contre le vent
         éprouvant le sol
         son apparence granitique
         suspendu à ce jeu
         qu'un peu de chaleur annulera

         Je m'arrête au bord de mon cri
         la main qui pousse la barrière
         ouvre l'horizon
         d'une terre saignée à blanc
                            
                              *
         Je n'aurai souci
         que des promesses du vent
         du froid qui ensemence le silence

         Le brouillard en nous
         tisse un habit de cendres

         L'hiver gerce
         l'amande agile du désir

         in Le miroir incertain, Rougerie 1986, p.p.22/23

  En peu de mots le décor est dressé, la pensée voyage à travers de vastes espaces endormis sous le poids de l'hiver. Un dépaysement total s'impose à nous, gens des grandes villes, un monde figé et rebelle décide du temps, de celui qui s'écoule et du climat hivernal, "qu'il faut bien affronter". La vie se réfugie à l'intérieur et exige de nous force d'âme. Autant de notions que nous, citoyens des grandes villes, avons perdues.

          O temps d'inclémence
          de ciels en insomnie
          Il n'y a nul repli
          sur vos arêtes
          Nous vivons d'improvisations
          et confions à des demeures patientes
          le soin de soulever la nuit

          Notre seule ressource :
          suivre le fil dans le guet
          de l'ombre

           ibid p.19

À nous de percevoir dans l'hiver "ce fruit que nous veillons avec la plus aimante attention".
Yves Prié nous enseigne dans ce recueil, avec grande humilité, le prix des choses de la terre: à savoir qu'il faut savoir compter avec "le silence frugal, l'ardeur corrosive de l'hiver, cette césure du gel", pour "qu'au revers du silence la vie fasse racine sous le gel.

           Ce pays reste doux dans le gel

           Quelque chose comme l'envie
           de caresser le silence

           et la crainte d'y déranger
           le fil d'un chemin

           ibid p.33

Il évoque ainsi ce blé criant sa soif/ sa fièvre de ne jamais/rompre le chant. Il nous veut vigilants et attentifs.

            Ne sommeille pas
            l'adversité guette cet oubli

            Seule est décisive
            la veille

            Confier l'espoir au sursaut
            La ronce se tranche d'un geste vif
            excluant toute chance de riposte

            Pour nous
            le feu veille
            dans l'économie de ses tisons

            ibid p.28

La moisson spirituelle est à ce prix, elle aussi. Faisons confiance à ce que les poètes s'acharnent à semer au profond de nous : il y a dans l'hiver / des vérités qui n'échappent plus.  


                           VII

             Paroles de sang
             Avivées dans la lame du printemps
             un bourgeon éclate la coquille de l'air

              in Le miroir incertain, À propos de Han Psi, p.78

Bibliographie:

  • Le miroir incertain, Rougerie, 1986
sur internet :

vendredi 9 mars 2018

Alain Lévêque, la promesse d'un chemin

 
 
 
                   
                                                        
       
                     O terre brève

                                                                                          I

                        À celui qui doute de toi tu te refuses, tu disparais sans changer de place.
                                    De quel amour es-tu donc toujours exigeante O terre brève ?

                                    Pierres bientôt brisées du chemin, bornes rompues qui nous guidaient.
                                    N'es-tu pas la plus haute exigence, la plus simple dans ce théâtre où
                                    paradent les ombres de ceux qui croient t'avoir vaincue ?

                                    À toi menait un chemin de profonde randonnée dans l'eau claire de l'apparence.
                                    Au détour d'un arbre il suffisait d'un oiseau, de la montagne apparue au loin.

                                    Quelle taie noire au fond des yeux, quelle maladie du cristallin ?


                                                                                           II

                                     Je ne vois plus le double de chaque chose.
                                     Je suis près, dangereusement près, des objets dont la ville est hérissée.

                                     Je sors dans la lumière, je vais par les rues ensoleillées, je marche et
                                     je ne vois qu'un théâtre d'ombres, de chairs inhabitées.
                                     Les femmes paraissent étrangement belles et lointaines, même quand
                                     leur parfum flotte derrière elles.
                                     Je heurte d'autres corps sans le vouloir.

                                     L'élémentaire serait-il cette tremblante tourbière qui nous conserve
                                     et nous ensevelit ? Et non ce sol ferme, résonateur, vibrant que j'espérais ?

                                     Je ne crois qu'à la lumière du matin. Et à la nuit qui rend aux choses,
                                     aux êtres leur vrai visage.
                                     La voix qui s'est tue parlait d'un lieu inconnu de moi.
                                     Repars.

                                                                                            III

                                     Es-tu la buveuse de vie ou la donneuse de mort toi qui te caches et
                                     fais signe sous les arbres ou dans les nuages ou au fond de la gorge,
                                     là où on ne te reconnaît plus, et qui entraînes dans la petite mort
                                     des mots, goutte à goutte, jusqu'à cette frontière en avant de nous ?

                                     T'avancerais-tu masquée de feuillage, bouche souriante, les yeux
                                     brillant de l'éclat des éléments, comme une putain déguisée, mélange
                                     indicible de semence et de sang parti à la conquête des villes ?

                                     N'es-tu au fond de la cassure terrestre où je te voyais vibrer qu'une
                                     dépouille d'animal, la carcasse d'un mouton, le squelette d'un oiseau
                                     ou, pis encore, la trace d'une trace, le recul d'une ombre dans l'obscurité ?

                                     Alain Lévêque  in Ombre portée, Éditions de l'Ermitage 1980, p.p.35/36/37


La sculpture méditative de François, photographiée au détour d'un chemin vers Assise, s'accorde à merveille avec ces autres réflexions du poète :

"Oui, je suis du coté des oiseaux. Dans le suspens des feuillages, dans le vide. Là-bas et ici, comme
au ciel les nuages."

in Le Ruisseau noir, Deyrolle Éditeur, 1993, p.p.43/45

"Que vienne à résonner dans quelques mots rassemblés la musique d'une parole qui semble tendue vers l'impossible, une voix qui persiste à chanter vrai, et l'espoir, un moment, renaît. Un possible refleurit entre les décombres".

in Poésie prétexte, La voix mortelle, La Dagona, 2000, p.33


"La beauté est partout, sous les yeux, à portée de la main. Elle commence là où je regarde ce que je vois, où je caresse ce que je touche".

in Bonnard, la main légère, Éditions de l'Ermitage, 2006
Éditions de l'Ermitage, 2006

Bibliographie :
  • Ombre portée, Éditions de l'Ermitage, 1980
Sur internet :
         

                                                       

                                            
            

vendredi 23 février 2018

Georges Perros, une vie et des mots ordinaires

  


         Une vie ordinaire

         On m'a bien dit que j'étais né
         mais de si drôle de façon
         je me méfie des gens qui m'aiment
         sans trop pouvoir faire autrement
         bref j'attends confirmation
         de cet évènement suspect
         rien ne m'ayant encor donné
         l'enviable sensation
         d'être tout à fait là sur terre
         plutôt que dépendant d'un ciel
         qui change souvent de chemise
         bien plus que moi.
                                       N'importe allons
         Je suis pour le discours humain
         Je suis pour la moitié de pain
         Le désespoir c'est de se taire
         Et si mon langage vous pèse
         quoique si léger si fuyant
         rien de plus facile à votre aise
         que de jeter ce livre au vent.

         in Une vie ordinaire, Poésie/ Gallimard, 2009, p.19

Georges Peros, ne se prétend pas poète, il s'adresse à son lecteur avec le plus grand naturel et le ton moqueur de celui qui refuse de se prendre au sérieux. Il lui fait des confidences comme à un ami, au fur et à mesure des évènements de sa vie.
Né à Paris, le 23 août 1923, en même temps qu'un frère jumeau, qui "mourut sans même avoir vécu", il restera fils unique, "rêvant d'une sœur qui eut été son bâton de jeunesse", écrit-il.
Laissons lui le soin de nous conter lui même l'histoire de sa vie, rédigée au long de ce recueil :

          Je suis né dans une mansarde
          d'où l'on entendait le matin
          des laitiers qui drelin drelin
          réveillaient les biberonneuses.

          in Une vie ordinaire, Poésie/ Gallimard, 2009, p.28

          Je devais mais beaucoup plus tard
          faire la connaissance émue
          des parents qui m'étaient échus.
         
          ibid, p.29

          À Belleville mon grand-père
          l'autre du côté paternel
          avait un atelier donnant
          sur le Paris d'alors fumant
          pas loin de la rue des Envierges
          de la rue Piat Vous connaissez ?
          C'était un quartier à bougnats
          à petits bistrots à gavroches
          on y parlait haut
          (...)
          Il est mort trop vite je pense
          que nous nous serions bien compris
          grâce à ce goût de la bohème
          qui saute une génération
          si j'en crois l'horreur qu'en avait
          mon père Cela fit beaucoup
          dans nos démêlés Je soutiens
          qu'on peut très bien vivre sans rien
          pourvu que le matin nous trouve
          prêt à reprendre l'aventure
          C'est quand on respire en arrière
          que le malheur creuse son trou.

          ibid ( extrait) p.p.32/33

          Très pauvres encor mes parents
          se privèrent pour m'acheter
          un piano droit meuble encombrant
          notre chambre était si petite
          (...)
          ibid p.34


La guerre venue, ses parents l'envoient à Rennes, pour le protéger d'éventuels bombardements, pas de chance, la ville est bombardée peu après, mais il survit. Contemporain de mon mari, il se trouve qu'ils étaient tous deux réfugiés en même temps dans Rennes et profitaient des cinémas comme du théâtre, à l'époque.

           J'allais alors tous les dimanches
           au Théâtre municipal
           tout seul et j'étais fasciné
           par les divettes et chanteurs
           d'opérettes franco-viennoises

           (...) ibid p.46

Fréquentation qui lui fait écrire, plus tard quand il fera du théâtre : "Je suis un homme de coulisses / J'aime me trouver entre deux."
"Quand j'ai voulu faire métier d'acteur", "je jouais sans aucun génie, tout incapable d'aller mordre
la queue des dieux ainsi que font ceux qui brûlent dit-on les planches".

De la même manière, sur le ton de la réflexion, il évoque dans ce recueil, Paris et tous ceux qu'il a fréquenté comme on rédige ses mémoires. Fusent soudain, fulgurantes, quelques lignes comme  celles-ci :

                                   C'est ainsi
            que le rire sous cape plie
            sous le comble de l'ironie
            Mais il faudrait que le tonnerre
            vienne à notre aide en ce moment
            pour laisser voix au hurlement
            où notre silence se terre.

            ibid p.p.54/55

            J'avance en âge mais vraiment
            je recule en toute autre chose
            et si l'enfance a pris du temps
            à trouver place en moi je pense
            voilà qui est fait et je suis
            devenu susceptible au point
            qu'on peut me faire pleurer rien
            qu'en me prenant la main Je traîne
            en moi ne sais quelle santé
            plus prompte que la maladie
            à me faire sentir la mort
            Tout m'émeut comme si j'allais
            disparaître dans le moment
            Ce n'est pas toujours amusant.

            ibid p.73

De son père, il dit : "cet homme rouge qui disait, dès que porte ouverte,  je suis  saoul ".

De Paris, il pense :

            (...)
            Paris c'est villes de province
            On y peut passer sa jeunesse
            dans trois rues qui se jouent du coude
            sans savoir qu'à deux pas de là
            le monde entier refait ses comptes

            ibid p.75

Du travail, il écrit:

             Rien ne me semble
             plus paresseux que le travail
             comme on l'entend dans nos pays
             de bureaux de banques

             ibid p.87

Et de la poésie, il témoigne encore ainsi, avec une intégrité émouvante, dans Une vie ordinaire


            Et si je fais un peu exprès
            d'écrire de près de trop près
            c'est qu'à des amis inconnus
            je les jette très loin de moi
            ces mots qui paraissent dit-on
            d'une banalité sans nom
            Mais il m'importe peu Je vois
            ce que je regarde Je sens
            ce que je sens et si j'aspire
            à plus d'existence je sais
            qu'un livre ou deux lus dans la nuit
            m'exalteront sans pour autant
            me donner cette nourriture
            dont ils décrètent l'importance
            en même temps que l'imposture
            C'est dans la rue que je rougis
            au feu du charbon quotidien
            Stupéfait de marcher d'en être
            de ce monde en faire partie
            quoique vraiment si peu de chose
            en instance de pourriture

            ibid p.119

Pas l'ombre d'une prétention à être reconnu mais un amour fou des mots, qui donneront sens et force à sa vie :

            Choses que je croyais perdues
            et qu'une eau nouvelle retrouve
            cailloux bloqués dans un ruisseau
            qui attendiez l'autre printemps
            pour reprendre l'âpre aventure
            je ne vous imaginais plus
            et vous me redonnez à vivre
            Que suis-je quand vous n'êtes pas ?

            ibid p.118

            Je suis culotté comme pipe
            Point par le tabac non mais par
            la solitude j'en connais
            tous les plaisirs toutes les affres
            pour avoir erré jour et nuit
            sur cette terre qui fait naître
            en nous si souvent de l'ennui
            alors que vivre est incroyable
            (...)
            ibid p.184

Retenons de Georges Perros ce "vivre est incroyable", qui loin de n'être qu'un "mot ordinaire", peut à lui seul illuminer nos pensées et dynamiser nos choix au cours de "l'âpre aventure" que reste la poésie .

Bibliographie :
  • Une vie ordinaire, Poésie/ Gallimard, 2009.
sur internet :